"Ce samedi 9 avril, la communauté rwandaise de Suisse s’est retrouvée pour commémorer le 17e anniversaire du Génocide des Tutsi. La même cérémonie avait eu lieu jeudi 7 avril au Palais des Nations, à Genève. Désormais traditionnels, les deux événements ne diffèrent que par le statut des «mémorants» et les moyens investis.
Alors qu’à l’ONU, c’est la communauté internationale qui a choisi de se souvenir chaque année du crime qui a anéanti la vie de plus d’un million des nôtres dans l’indifférence de ceux et celles dont la charge était de protéger ces mêmes victimes, la communauté rwandaise, elle, se souvient de ses morts, marque son soutien aux survivants et renouvelle son engagement à combattre de toutes ses forces les velléités de ceux qui colportent encore la même idéologie mortifère à travers le négationnisme.
Michel Gakuba, président d’Ibuka-Suisse a ouvert la cérémonie en rappelant la détresse dans laquelle les rescapés du génocide vivent, tant sur le plan matériel que sur le plan moral. Il a souligné la nécessité et l’urgence d’apporter une aide matérielle conséquente afin de nourrir, loger, soigner et protéger ceux et celles d’entre les survivants qui ne sont pas en mesure de subvenir à ces besoins.
En écho au thème de la 17e commémoration, le président d’Ibuka-suisse a souligné l’impact destructeur, relativement méconnu, qu’exercent sur la santé mentale des rescapés, les offensives négationnistes qui ne cessent de prendre de l’ampleur. Ces moments de commémoration devraient être compris comme des gestes de résistance car les criminels et ceux qui les soutiennent n’ont pas désarmé. Ils continuent leur entreprise d’anéantissement par d’autres moyens non moins destructeurs que la machette et la grenade. La mémoire est plus que jamais leur cible ; ils l’embrouillent, la travestissent, la flétrissent en utilisant tous les moyens de communication disponibles, en particulier la presse et l’édition.
«De plus en plus, a poursuivi Michel Gakuba, des thèses négationnistes deviennent un enjeu de la propagande des politiciens ethniques, ce qui leur assure une diffusion plus large. Certains de ces politiciens intègrent en effet le négationnisme dans leur identité et investissent des moyens considérables pour le soutenir. Ce faisant, ils s’associent aux bourreaux d’hier et risquent de devenir les bourreaux de demain. Les opinions publiques doivent être alertées, car c’est un enjeu primordial pour les droits humains. »
Après l’allocution de M. Gakuba l’assistance a écouté le message de Mme Vanetia Sebudandi, notre ambassadeur en Suisse. La diplomate a rappelé le travail remarquable de réconciliation que le gouvernement a entrepris et qui est aujourd’hui non seulement apprécié par la population mais aussi salué par la communauté internationale depuis des années.
Abordant le volet de la justice, Mme Sebudandi a insisté sur les moyens mis en oeuvre à l’intérieur comme à l’extérieur du pays pour traduire devant les juridictions ad hoc tous ceux et celles qui ont trempé dans le crime. Elle a clairement affirmé la détermination du gouvernement de continuer à faire tout ce qui est en son pouvoir pour assurer la sécurité de tous les citoyens, soutenir les franges de la population les plus vulnérables et exiger que les nombreux présumés coupables de génocide soient poursuivis où qu’ils se trouvent et comparaissent devant les tribunaux.
Cette politique de fermeté dans le combat contre les tenants des idéologies d’exclusion n’exclut pas évidemment l’offre de pardon à ceux qui consentent à le demander. Loin de signifier une faiblesse de la part de ceux qui ont la charge de conduire le pays, la disponibilité pour le pardon est une force et une sagesse dont le peuple rwandais dans son ensemble apprécie les dividendes en termes de paix et de concorde nationales.
L’exposé de notre ambassadeur a été suivi par l’allocution de Madame Sandrine Salerno, la Maire de Genève, qui a tenu à être à nos côtés en ce jour en signe de réconfort et de compassion. Le propos de Madame Salerno était dénué de toute ambiguïté : le génocide des Tutsi est un fait d’histoire que le monde entier a reconnu comme tel. A ce titre, il n’interpelle pas le seul Rwanda mais la communauté internationale dans son ensemble. Nous devons faire en sorte que cela ne se reproduise pas où que ce soit dans le monde.
Mais il est surtout de notre devoir d’être aux côtés des survivants pour leur témoigner notre soutien et notre empathie. Madame Salerno a salué la remarquable capacité de résilience dont ont fait preuve les rescapés du génocide des tutsi, mais en même temps elle a reconnu que rien n’est acquis définitivement et qu’il est impératif d’être aux côtés de tous ceux qui ont eu à souffrir de ce drame pour les accompagner du mieux possible. Et la présence de la maire de Genève à cet évènement s’inscrivait dans cette démarche.
Qui dit commémoration dit nécessairement partage de la mémoire. Celle de nos disparus a pris appui sur un témoignage de Madame Pauline Kayitare. La frêle et jeune femme a raconté l’enfer qu’elle a vécu depuis cette nuit du 6 avril où, à peine âgée de 13 ans, elle avait observé sans comprendre toute sa famille se préparer à la mort alors que les miliciens l’encerclait. Sa mère, réalisant clairement ce qui allait advenir aux siens en quelques heures, prit à part sa fille, l’habilla chaudement et, la regardant droit dans les yeux, lui fit cette recommandation : «Pauline, cours, cours, éloigne-toi d’ici, vas aussi loin que tu pourras car nous autres nous n’en avons plus pour longtemps. Si on te demande tes papiers, dis que tu n’en as pas besoin : Tu leur diras que tu es hutue, la fille de Paul Gahutu.»
La suite du récit est absolument insoutenable. Particulièrement cette scène des exécutions de centaines de tutsi sous les yeux d’un enfant qui ne pouvait même pas s’accorder un gémissement sans signer sa mort. Pauline, que la recommandation de sa mère a pu sauver provisoirement la vie en semant le doute dans l’esprit des tueurs, aura à faire face au supplice du viol, à la contemplation forcée de la mise à mort des enfants de son âge, aux scènes monstrueuses de dépouillement des cadavres par les épouses des tueurs. A cette étape du récit, l’auditoire qui a écouté le récit dans un silence de cimetière est au bord de la suffocation. Faut-il poursuivre l’écoute ou s’éloigner pour prendre un peut d’air ? Ce n’est pas l’envie qui manque à beaucoup d’entre nous mais chacun comprend qu’il est de son devoir de rester aux côtés de Pauline, et d’aller au bout de la nuit avec elle, pour elle et ce qu’elle représente. La jeune rescapée va continuer à nous parler des autres étapes d’un parcours qui l’a conduite de Kibuye à une île au milieux du lac Kivu, et de là dans une école au Rwanda où elle aura encore affaire avec des miliciens infiltrés, puis ce sera Paris, Bruxelles, Paris, … avec toujours le mot de passe de sa mère qui agira comme un véritable talisman à chaque fois que sa vie sera en danger. Que dire ? L’ecoeurement.
Le témoignage de Pauline Kayitare vient d’être publié sous la forme d’un petit livre intitulé : Tu leur diras que tu es hutue, chez l’éditeur André Versailles. La mise en texte a bénéficié des conseils d’un ami journaliste qu’une longue maladie vient juste d’emporter à la veille de la sortie du livre. A signaler au passage que les incohérences et les confusions relevées ici et là dans le récit par un certain critique, pas nécessairement mal intentionné d’ailleurs, ne diminuent en rien la valeur du témoignage de Mme Kayitare. A certains égards, les vides ou les grossissements, réels ou supposés, sont inhérents à la nature même du document. Celui-ci nous livre moins un vécu individuel dans sa linéarité qu’un ressenti d’une enfant jetée brutalement dans un temps et un espace déstructurés. Qu’elle en ait gardé une mémoire décousue et elliptique cela se comprend. C’est sans doute à cela que référait l’auteur lorsque, pour conclure son témoignage, elle nous a affirmé que ce récit a agi sur elle comme une thérapie et que c’est à ces mots, qu’elle est allé chercher loin dans sa tête, qu’elle doit d’être encore parmi nous.
Commémorer le drame qui nous a endeuillé voici 17 ans c’est bien sûr jeter un regard sur notre passé récent ou lointain, mais c’est aussi préparer l’avenir ou plus exactement travailler à le préserver. Car assurément, les génocidaires et leurs complices n’ont pas renoncé à « terminer le travail ». Ils investissent avec une virulence renouvelée dans l’anéantissement de la mémoire de nos disparus avec un savoir-faire qui surprend même les plus avertis d’entre nous. C’est du moins l’analyse que nous a livrée Jean-François Dupaquier dans un exposé dont la sobriété contrastait avec la richesse et la précision (…) Le journaliste vient de commettre un livre intitulé "L’Agenda du génocide" (contenant des) révélations (qui) ont permis de lever un coin du voile sur nombre de dossiers qui demeuraient, s’agissant de la partie française tout au moins, inaccessibles…A la manière d’une chambre obscure aux premières heures de l’aube, de petits rayons de lumière se glissent partout dans les interstices du mensonge et de l’imposture. La lumière du jour qui se lève inondera bientôt la pièce (…)
Les représentants des communautés juive et arménienne de Genève nous ont témoigné leur solidarité par leur présence, comme toutes ces dernières années. Monsieur Victor Gani, Vice-Président de la Coordination Intercommunautaire Contre l’Antisémitisme et la Diffamation (CICAD) et Monsieur Yves Khatchadourian, membre de l’exécutif de l’Union arménienne de Suisse. Le premier nous a mis en garde contre la tentation du découragement et de l’abandon. Le combat contre le négationnisme est une course d’endurance dans laquelle il faut ménager ses forces et raffermir son engagement car, longtemps après le crime, le fait négationniste lui demeure intact et se transmet de génération en génération. Monsieur Gani a salué le combat d’Ibuka dont il s’est dit solidaire.
C’est à peu près dans les mêmes termes ou presque que le représentant de la communauté arménienne nous a communiqué le message de soutien de son organisation. Lui aussi, après avoir reconnu la difficulté de la tâche qui consiste à tenter de faire échec aux négationnistes, il a mis en exergue les aspects plus positifs, notamment le fait que les réseaux négationnistes sont mieux connus aujourd’hui plus qu’hier, que leur modus operandi est bien cerné et que les victimes potentielles ne sont pas aussi démunies qu’on peut le craindre. Mais le plus important est ce qui nous réunit aujourd’hui, c’est -à- dire cette opportunité de transmettre le flambeau aux jeunes générations qui doivent connaître leur histoire pour préparer leur avenir.
D’autres amis du Rwanda présents ont salué, au cours des échanges informels, la force, la détermination qu’ils constatent chez la plupart de nos compatriotes éprouvés par le drame de 1994. Ils lui attribuent la source du relèvement du pays qui a surpris les observateurs, tout rompus qu’ils soient aux évaluations des sociétés frappées par des cataclysmes de la magnitude du génocide de 1994. Cette force et cette énergie, les syndicats du crime peuvent l’ébranler parfois, ils ne peuvent en venir à bout. Le Rwanda d’aujourd’hui nous en donne la preuve la plus éclatante.
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VINCENT
20 avril 2011
C’est curieux,nous avons déjà connu cela et depuis 70 ans, les mêmes sociétés font tout pour réécrire l’histoire c’est un scandale.
Et l’attitude de la France dans tout cela, elle s’en sort bien encore une fois.